Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

       
Que fait Renault chez Nissan ?

Comme Mazda avant lui, Nissan voulait un homme décidé à appliquer la potion, soutenu par un actionnaire fort. Le présent plan de restructuration n'est qu'une première étape, pas forcément la plus difficile. Document de préparation d'une interview à LCI le 19 Octobre 1999.


Renault a pris un gigantesque pari en prenant plus du tiers du capital de Nissan. Il n'est pas le premier Occidental à prendre le contrôle d'un constructeur japonais en difficulté : GM et Ford l'ont fait auparavant, avec un relatif succès. Mais les poids respectifs de Renault et Nissan nous suggèrent plutôt un David en train de remonter Goliath des abîmes.

Pour avoir formellement présenté Nissan à Renault vers la fin des années 70, puis par l'organisation d'une cinquantaine de missions industrielles pour Renault chez ses confrères japonais, je sais la proximité culturelle des deux entreprises. L'une comme l'autre ont un lourd passé historique et ont retenu des valeurs douces. Mais Renault a fait une révolution tardive, correspondant à la perte de contrôle de l'Etat et à une refonte du Conseil d'administration.

Le drame de Nissan est qu'il ne se doit présenté nul actionnaire suffisamment fort et décidé pour faire ce que beaucoup jugeaient nécessaire : répartir les responsabilités selon les seules capacités, arrêter systématiquement toutes les relations internes et externes non susceptibles d'être rentables, redresser celles qui peuvent l'être et rajeunir la gamme. La culture de promotion aux échelons supérieurs par cooptation ne favorise évidemment pas ces décisions difficiles.

Nissan pouvait difficilement trouver meilleur associé dans la restructuration que Renault, constructeur ayant réussi sa mue après avoir été la vitrine sociale d'un pays tiraillé par des objectifs contradictoires. Et Renault revient complètement décomplexé chez son ancien mentor, celui qui lui a pris des parts de marché en Europe mais aussi qui lui a ouvert ses usines pour lui expliquer l'excellence de son management de l'époque. Ces deux entreprises doivent se comprendre.

Elles ont peu de temps. Le mot clé est l'artisan de la restructuration, Carlos Ghosn. A la limite, celui-ci aurait pu être directement recruté par le Conseil de Nissan. Mais le risque aurait été grand qu'il soit rejeté après avoir simplement formulé sa potion. Nissan a donc décidé que ce nouveau patron opérationnel n'était effectif qu'avec un soutien actionnarial sans faille : celui d'une entreprise moyenne, trop fragile pour se permettre un échec, Renault.

Derrière les chiffres de la restructuration, les hommes. Carlos Ghosn a pris bien soin de prévenir par avance que sa potion serait à la hauteur du redressement attendu. Les salariés de Nissan ne s'en tireront pas trop mal. Un peu moins de 15% des effectifs, c'est beaucoup, mais ce ne sont ni les artisans du succès passé de Nissan déjà à l'âge de la retraite, ni les jeunes. Les plus touchés devraient être les cols blancs dont la productivité est jugée faible selon des critères occidentaux, mais qui sont aussi les plus susceptibles de retrouver du travail dans une économie développée. Il y aura peu de licenciements secs et ceux-ci seront correctement indemnisés. Par contre, le sort des salariés des nombreux sous-traitants et fournisseurs est beaucoup plus incertain. Les victimes devraient être au moins deux fois plus nombreuses et leur sort individuel beaucoup moins enviable.

Nous pressentons également que cette première opération spectaculaire, à la paille de fer, sera suivie d'autres, plus discrètes mais pas forcément moins douloureuses. C'est que Renault a forcément une vision égocentrique du monde et que Nissan vient seulement d'y entrer par la périphérie. Il ne s'agit pas d'une fusion entre égaux. La coordination des stratégies, des politiques, des produits et des partenariats devrait se faire au profit essentiel de Renault.

L'avenir seul nous dira si Renault a effectivement pu administrer sa potion à son partenaire, ce qui reste loin d'être évident à l'heure où ces lignes sont écrites. Et aussi si la méthode Ghosn fait des émules chez les patrons japonais : nous assistons bien à des annonces aussi ambitieuses par le nombre de postes supprimés que frileuses par les délais de mise en oeuvre ; la communauté financière n'y croit qu'à moitié.

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