|
Que fait Renault
chez Nissan ?
Comme Mazda avant lui,
Nissan voulait un homme décidé à appliquer la potion, soutenu par un
actionnaire fort. Le présent plan de restructuration n'est qu'une première
étape, pas forcément la plus difficile. Document de préparation d'une
interview à LCI le 19 Octobre 1999.
Renault a pris un gigantesque pari en
prenant plus du tiers du capital de Nissan. Il n'est pas le premier
Occidental à prendre le contrôle d'un constructeur japonais en difficulté
: GM et Ford l'ont fait auparavant, avec un relatif succès. Mais les
poids respectifs de Renault et Nissan nous suggèrent plutôt un David en
train de remonter Goliath des abîmes.
Pour avoir formellement présenté Nissan
à Renault vers la fin des années 70, puis par l'organisation d'une
cinquantaine de missions industrielles pour Renault chez ses confrères
japonais, je sais la proximité culturelle des deux entreprises. L'une
comme l'autre ont un lourd passé historique et ont retenu des valeurs
douces. Mais Renault a fait une révolution tardive, correspondant à la
perte de contrôle de l'Etat et à une refonte du Conseil
d'administration.
Le drame de Nissan est qu'il ne se doit
présenté nul actionnaire suffisamment fort et décidé pour faire ce que
beaucoup jugeaient nécessaire : répartir les responsabilités selon les
seules capacités, arrêter systématiquement toutes les relations
internes et externes non susceptibles d'être rentables, redresser celles
qui peuvent l'être et rajeunir la gamme. La culture de promotion aux échelons
supérieurs par cooptation ne favorise évidemment pas ces décisions
difficiles.
Nissan pouvait difficilement trouver
meilleur associé dans la restructuration que Renault, constructeur ayant
réussi sa mue après avoir été la vitrine sociale d'un pays tiraillé
par des objectifs contradictoires. Et Renault revient complètement décomplexé
chez son ancien mentor, celui qui lui a pris des parts de marché en
Europe mais aussi qui lui a ouvert ses usines pour lui expliquer
l'excellence de son management de l'époque. Ces deux entreprises doivent
se comprendre.
Elles ont peu de temps. Le mot clé est
l'artisan de la restructuration, Carlos Ghosn. A la limite, celui-ci
aurait pu être directement recruté par le Conseil de Nissan. Mais le
risque aurait été grand qu'il soit rejeté après avoir simplement
formulé sa potion. Nissan a donc décidé que ce nouveau patron opérationnel
n'était effectif qu'avec un soutien actionnarial sans faille : celui
d'une entreprise moyenne, trop fragile pour se permettre un échec,
Renault.
Derrière les chiffres de la
restructuration, les hommes. Carlos Ghosn a pris bien soin de prévenir
par avance que sa potion serait à la hauteur du redressement attendu. Les
salariés de Nissan ne s'en tireront pas trop mal. Un peu moins de 15% des
effectifs, c'est beaucoup, mais ce ne sont ni les artisans du succès passé
de Nissan déjà à l'âge de la retraite, ni les jeunes. Les plus touchés
devraient être les cols blancs dont la productivité est jugée faible
selon des critères occidentaux, mais qui sont aussi les plus susceptibles
de retrouver du travail dans une économie développée. Il y aura peu de
licenciements secs et ceux-ci seront correctement indemnisés. Par contre,
le sort des salariés des nombreux sous-traitants et fournisseurs est
beaucoup plus incertain. Les victimes devraient être au moins deux fois
plus nombreuses et leur sort individuel beaucoup moins enviable.
Nous pressentons également que cette
première opération spectaculaire, à la paille de fer, sera suivie
d'autres, plus discrètes mais pas forcément moins douloureuses. C'est
que Renault a forcément une vision égocentrique du monde et que Nissan
vient seulement d'y entrer par la périphérie. Il ne s'agit pas d'une
fusion entre égaux. La coordination des stratégies, des politiques, des
produits et des partenariats devrait se faire au profit essentiel de
Renault.
L'avenir seul nous dira si Renault a
effectivement pu administrer sa potion à son partenaire, ce qui reste
loin d'être évident à l'heure où ces lignes sont écrites. Et aussi si
la méthode Ghosn fait des émules chez les patrons japonais : nous
assistons bien à des annonces aussi ambitieuses par le nombre de postes
supprimés que frileuses par les délais de mise en oeuvre ; la communauté
financière n'y croit qu'à moitié.
* * * * * * * * *
* * *
|