Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

                
L’ultime prédateur des fusions acquisitions

Article paru dans La Tribune du 24 Mars 1999. Taille ou rapidité ? En ces temps de fusions tous azimuts et de course à la taille critique, on pose peu le problème de la rapidité et de la capacité d’adaptation.


Qui, des entreprises comme Cisco ou de celles comme Siemens, sont le plus susceptible d’absorber l’autre à terme ? L’état-major des premières a fait de la vitesse sa première priorité alors que l’état-major des secondes accorde plus d’importance à l’effet de taille. On l’a compris, poser la question c’est déjà y répondre, au moins partiellement.

La course à la taille critique – forcément mondiale en cette période de globalisation à tout va – bat son plein dans presque tous les secteurs : automobile, banque, assurance, matériaux, chimie, pharmacie, construction électrique, transport, hôtellerie, etc.

Cette course ne se fait pas sans un coût certain : les entreprises qui pratiquent la fusion-acquisition commencent par payer des honoraires impressionnants aux banques qui les conseillent dans ces opérations ; le coût social – et son corollaire, la provision pour restructuration – est encore supérieur, eu égard aux inévitables doublons qui sont censés justifier la fusion ; enfin, le nouvel ensemble devra souvent affronter le départ d’une partie de sa clientèle désireuse de préserver son choix de fournisseurs. On pourrait ajouter les nombreux coûts indirects : baisse de moral du personnel, fuite d’éléments clés, refonte de la stratégie et des outils de la communication (nouveau nom, nouveau logo et ses conséquences sur tous les documents émis par l’entreprise), pré-arrangement entre cadres dirigeants, mise à profit des faiblesses passagères du nouveau groupe par les concurrents, amortissement des survaleurs, etc.

En contrepartie, la direction du nouvel ensemble fera état des synergies, des diminutions de coûts, de la meilleure répartition des risques, de la meilleure assise géographique et sectorielle, de la prime au leader, du portefeuille technologique, du service sans couture au client final et – fin du fin en matière d’annonce – du caractère relutif de l’opération en terme de bénéfice net par action. La promesse faite aux actionnaires, dans le cas d’une fusion de deux acteurs de même taille, est généralement d’une augmentation de 15% par an du bénéfice net par action sur les trois prochaines années.

Les actionnaires qui acceptent ces fusions prennent de bien grands risques : la taille du nouvel ensemble donnera un profond sentiment de sécurité aux dirigeants qui pourront dissimuler leurs erreurs de gestion et adopter un rythme de confort – bien loin du rythme de combat imposé aux entreprises plus petites – avec des conséquences éloignées dans le temps. Si big était si beautiful, General Motors serait plus profitable que Chrysler et les 9 plus grandes banques du monde seraient toujours japonaises. La vérité ne serait-elle pas qu’un supplément de taille permet aussi un supplément d’arrogance de la part des dirigeants ?

A l’opposé, on voit des entreprises qui se concentrent sur le facteur temps : loin de mélanger vitesse et précipitation, ces entreprises rapides obtiennent souvent en prime la qualité, le respect et la satisfaction du client, la productivité, la baisse des coûts et du capital immobilisé, une réduction drastique des gâchis et pertes de toutes natures, une meilleure réactivité aux facteurs influents, une motivation accrue de leurs employés, une diminution du turn-over du personnel et des clients, une grande capacité d’innovation, une meilleure rentabilité et une forte croissance interne.

Inventaire à la Prévert ? Pour répondre à cette question, observons comment le système peut fonctionner au mieux.

L’indicateur retenu sera par exemple le temps de cycle ou son corollaire, le nombre d’unités correctement produites par unité de temps, à ressource constante. Pour améliorer cet indicateur, le management devra se pencher sur les processus qui vont de la prise de commande au paiement de la livraison finale par le client satisfait. Ce faisant, il commencera par éliminer les temps improductifs, les défauts qui encombrent les parcs de produits non conformes ou qui imposent de longues retouches, les gâchis de toutes natures qu’il faut collecter et retraiter.

A mesure que le temps de cycle diminue, le management constate que les employés sont plus éveillés, plus consciencieux, plus concernés. Et que les clients apprécient la rapidité avec laquelle leurs besoins sont satisfaits. Ceux-ci vont pouvoir utiliser la marge qui leur est donnée pour optimiser leurs décisions ou devenir eux-mêmes plus réactifs.

Le travail fait sur les processus continue avec l’étude attentive des chaînes de communication et de décision, jusqu’au niveau individuel. Une conséquence est de responsabiliser chaque personne au fonctionnement optimisé de la ligne d’actions de la commande à la livraison. A ce niveau déjà, l’amélioration des temps de cycle est significative, la qualité et la productivité ont également progressé, les gâchis notablement réduits et le personnel encouragé dans ses efforts.

Le travail qui a donné de bons résultats sur les cycles répétitifs de l’entreprise va maintenant être entrepris sur l’innovation et le time to market. Des produits innovants qui arrivent plus tôt sur les marchés, c’est l’assurance de meilleurs prix, de meilleures marges, d’une plus grande part de marché et donc d’une valorisation accrue de la recherche. Avec les mêmes ressources, l’entreprise est perçue comme plus innovante. Mais, gagnant plus avec l’innovation, elle peut aussi lui consacrer plus.

Tous ces changements favorisent évidemment la rentabilité et la croissance. D’autant que les stocks intermédiaires ont fondu et que les paiements sont accélérés, libérant de nouvelles ressources pour la conquête des marchés.

Ce qui précède serait finalement assez banal si les entreprises qui ont réalisé un incrément d’amélioration en restaient là. Mais nous constatons au contraire un phénomène de transformation de la culture de l’entreprise qui favorise l’accélération de tous les processus. Elle est maintenant positionnée sur une nouvelle courbe de diminution des temps de cycle, courbe plus pentue et plus régulière que celle, naturelle, observée avant l’incrément d’amélioration.

Cherchant une analogie pour expliquer cette nouvelle courbe de progression, j’ai repensé à une réflexion de mon professeur de biologie : " Quand une espèce a un écart entre deux générations de, par exemple, 30 ans, les opportunités d’adaptation génétique sont plus limitées que pour cette autre espèce dont l’écart entre deux générations est de 30 jours. " Il en serait ainsi des processus de production (au sens large) : plus leur durée est courte, plus nombreuses sont les opportunités d’amélioration.

L’observation des entreprises les plus rapides montre que leur bénéfice net par action augmente également de 15% par an, bien au-delà de la troisième année et sans prise de risque pour les actionnaires ni les salariés.

La France, comme d’ailleurs l’Europe Continentale, est peut-être en retard d’une génération en terme d’analyse financière des entreprises. Nos grands dirigeants en sont toujours à affirmer haut et fort leur stratégie d’être les premiers du monde (en terme de taille) dans chacune de leurs activités. Les analystes anglo-saxons ont déjà pris l’habitude d’attribuer de forts multiples de capitalisation aux entreprises qui ont une forte culture de la rapidité.

Des Cisco ou des Siemens, qui sont les vrais géants de demain en terme de capitalisation ? Aujourd’hui encore, les entreprises géantes s’efforcent d’acheter les entreprises plus rapides pour se nourrir de leur sève. Mais, ce faisant, elles diluent rapidement la culture de rapidité de leur champion junior et voient partir quelques-uns des meilleurs éléments. On vérifiera qu’une acquisition où l’acquéreur est plus rapide que l’acquis présente plus de valorisation pour l’actionnaire que dans le cas contraire.

Nous prévoyons que, dès demain, de petites entreprises rapides, bénéficiant de capitalisations boursières à la mesure de leurs performances et de leur potentiel, rachèteront les entreprises géantes et leur imposeront enfin ce rythme que ces dernières ne pouvaient se donner à elles-mêmes. On verra bien alors que c’est la rapidité de l’entreprise qui justifie sa valeur et non sa taille.

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