Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

                
Gérer par répartition de la valeur

Article paru dans La Tribune du 2 Janvier 1998. L'objet de ce document est de décrire une méthode de gestion qui m'a paru particulièrement efficace et adaptée à l'économie concurrentielle moderne.


Quand chacun parle de création de valeur pour l'actionnaire, rappelons que la valeur ajoutée sert à dégager une rémunération pour les salariés et un profit pour l'entreprise. Le profit représente la motivation de l'entrepreneur et la capacité de survie ou de développement de l'entreprise.

Pour notre méthode, il est indifférent que l'organisme soit à but lucratif ou non. En effet, la valeur ajoutée par l'organisme est bien la mesure de sa performance face aux exigences des clients (ou membres de l'association, hiérarchie administrative, etc.) et des actionnaires qui fixent un objectif de profitabilité ou des responsables qui doivent au moins équilibrer leurs comptes.

Notre démarche propose de reconnaître la valeur dégagée par chacun. Pour ce faire, une première analyse doit permettre d'isoler la valeur ajoutée de l'entreprise au sein de son chiffre d'affaires (de son budget dans un organisme à but non lucratif).

Une seconde analyse va littéralement répartir cette valeur entre les différents agents économiques de l'entreprise. Cette répartition fait appel :

- dans un premier temps, à l'observation des tâches et des coûts

- puis, à des décisions proprement managériales comprenant les évolutions souhaitées.

Nous avons constaté que le simple fait, pour chacun, de disposer en temps réel de l'indicateur de la valeur ajoutée qu'il dégage est un outil de gestion personnel irremplaçable, susceptible d'induire de profondes évolutions de comportement :

- Le rapport au travail est modifié, chaque agent ayant désormais conscience de générer de la valeur à chaque étape de son travail.

- Les travaux non productifs sont soit ignorés quand leur absence de valeur est évidente, soit traqués quand ils sont le résultat de la non qualité, soit budgétisés quand ils sont jugés essentiels à la bonne marche de l'organisme.

- Chaque agent se soucie personnellement de qualité, de créativité et de productivité ; il devient beaucoup plus ouvert aux apports de méthodologie qui lui sont proposés.

L'évolution dans le temps de la grille de répartition est un acte de gestion qui concrétise les changements voulus par les responsables. On parlera alors d'allocation de valeur.

Une étape ultérieure consiste à rapprocher la valeur dégagée par chacun de son coût salarial. Nous avons observé qu'il est possible de définir un objectif de valeur ajoutée qui soit un multiple du coût salarial, ce multiple étant le même pour tous les agents d'un même organisme.

Les évolutions de comportement qui en ont résulté sont également profondes :

- Au-delà de leur objectif personnel, les salariés se sont réappropriés leur travail, tant dans le choix des moyens que dans celui des horaires ; de nombreuses contraintes ont disparu, démontrant ainsi qu'elles étaient, au moins partiellement, artificielles.

- En-deçà de leur objectif personnel, les salariés sont sous surveillance accrue. Les responsables peuvent leur faire des suggestions plus étudiées. Les écarts les plus flagrants pourront être traités avec le plus de volontarisme.

Avec le temps, d'autres évolutions méritent également d'être notées :

- Les agents qui réussissent le mieux s'organisent entre eux, créant des micro-marchés de personnes qui coopèrent à la fois pour des raisons affectives et d'efficacité économique.

- La chaîne des coopérations part généralement des besoins et exigences du client final, passe par les responsables commerciaux, puis les chefs de projets et les responsables de tâches élémentaires, enfin par les exécutants. En économie marchande, on constate que les bons commerciaux ont à la fois la confiance de leurs clients et une abondante offre de services à leur disposition, tandis que les bons exécutants se voient proposer plus de travail qu'ils ne peuvent (ou ne veulent) raisonnablement en faire.

- Une chaîne du second ordre apparaît, liée aux capacités créatives. L'émergence de nouvelles idées favorise la création de nouveaux produits, proposés par les créateurs aux agents économiques susceptibles de les vendre ou de les produire. Le foisonnement méthodologique est accru grâce à l'initiative laissée aux opérateurs.

- Comme les marchés sont suffisamment étroits, les acteurs économiques s'apprécient mutuellement avec une certaine justesse, ce qui tend à radicaliser les situations concurrentielles au profit des meilleurs. Les situations ne sont cependant pas figées, l'effort managérial portant surtout sur les moins performants, dont la motivation est d'ailleurs renforcée.

- Enfin, l'ensemble de l'entreprise peut fonctionner comme un être biologique, capable de se modifier lui-même de l'intérieur pour optimiser son fonctionnement. Le rôle de la hiérarchie change alors, d'une fonction structurante dirigeante vers une fonction allocative et d'assistance.

Evidemment, le processus présenté n'empêche aucun autre outil moderne de gestion tel que la planification, la budgétisation, la coordination, etc. Il est par contre d'autant plus délicat à mettre en œuvre que l'on est dans une industrie aux investissements lourds et aux tâches automatisées, comme c'est le cas dans la production à la chaîne. Sans précautions importantes, le système de gestion proposé est naturellement rejeté par les étages intermédiaires de la hiérarchie et la plupart des fonctionnels qui voient leur autorité ou leur raison d'être remise en cause.

En résumé, les gains attendus d'une méthode de gestion par répartition fine de la valeur ajoutée sont de plusieurs ordres :

- Pour le client, des interlocuteurs fiables et soucieux du respect des engagements pris ;

- Pour les salariés, une méthode d'appréciation simple dans ses principes, valorisant le travail par ses résultats obtenus, permettant un surcroît de responsabilité et de liberté ;

- Pour les dirigeants, une simplification de leur rôle de décisionnaire par les grilles de répartition, de leur rôle d'encadrement grâce à la motivation des salariés, de leur rôle d'évaluation grâce à la performance de l'indicateur unique ;

- Pour les actionnaires, une plus grande fiabilité dans la création de valeur, celle-ci étant appréciée en toute transparence au niveau de chaque agent économique.

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