Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

                
La stratégie n'est pas condamnée à apparaître comme un iceberg

Cette opinion n’est à ce jour pas parue dans la presse. Nous pensons néanmoins qu’elle apporte un éclairage de valeur sur un point-clef du management des entreprises : l’appropriation de la stratégie de l’entreprise par les salariés.


Selon un sondage réalisé pour la station de radio BFM début 1997, la principale cause de stress des cadres viendrait de l'absence de stratégie apparente de leur entreprise.

Récemment, j’entendais des cadres dirigeants affirmer qu'ils n'ont pas de visibilité satisfaisante sur la stratégie de leur entreprise, pourtant notablement rentable. Je pris alors le risque de faire une remarque du genre : "C'est probablement normal. Les stratégies comprennent une partie avouable et une partie moins avouable." C'est le syndrome de l'iceberg.

La tendance actuelle de l’économie est que les actionnaires d’une entreprise exercent leur droit de choisir un patron qui servira au mieux leurs intérêts. De tous les facteurs pris en compte pour juger une équipe dirigeante, la rentabilité des fonds propres devient le plus important. Il fait maintenant l'objet des engagements des présidents devant les analystes financiers, les grands investisseurs et les assemblées générales d'actionnaires. Ce facteur fait également l'objet des critères de jugement de la valeur des entreprises. Il justifie les sanctions à l'encontre des patrons laxistes à son égard.

Pour faire simple, la Rentabilité des fonds propres (R) est égale à la Marge Nette (MN) sur les Fonds Propres de l'entreprise (FP). On voit que la stratégie vise à maximiser MN et minimiser FP. Minimiser les capitaux (FP) nécessaires au bon fonctionnement d'une activité est essentiellement un travail d'ingénierie au sens large.

La Marge Nette (MN) est la différence entre la Valeur Ajoutée (VA) et la Masse Salariale chargée (MS). Souvent, le discours officiel de la direction porte sur l'effort pour maximiser VA et occulte l'effort pour minimiser MS. Là se trouve l'aspect iceberg de la stratégie, la partie avouable étant seule émergée aux yeux des salariés.

Une façon de résoudre la dichotomie entre ces deux aspects d'une même stratégie consiste à les rapprocher devant chaque salarié, partout où c'est possible. Chacun peut en effet comprendre que, face à un poste de coût, l'entreprise doit identifier un poste de recette qui lui soit au moins égal. L'employeur peut alors présenter un objectif O à chaque salarié, basé sur une comparaison entre son coût salarial et la valeur ajoutée par lui dégagée.

Une stricte arithmétique voudrait que l'objectif proposé soit de type O=VA-MS. Cependant, la réalité économique et la recherche d'une certaine universalité dans les objectifs suggère plutôt que l'on prenne en compte un ratio de type O=VA/MS. Ainsi, l'effort relatif demandé à chacun est pratiquement constant dans de larges plages de rémunérations.

Avant de décrire les avantages d'un système où chacun peut comparer la valeur ajoutée qu'il génère avec son coût propre, je souhaite décrire ici quelques éléments de méthode.

Chaque franc qui entre dans l'entreprise fait l'objet d'une analyse. Les coûts externes sont déduits pour approcher la notion de valeur ajoutée. Les individus (ou les équipes) sont crédités de la valeur qu'ils ont contribué à dégager grâce à des grilles de répartition. Dans une première analyse, on peut observer les tâches élémentaires d'un cycle complet d'activité (vente, production, frais généraux) et procéder à un calcul de coût. Dans un second temps cependant, la direction voudra orienter l'entreprise vers des grilles de répartition qui correspondent à une amélioration de l'organisation. Ainsi, la grille qui est négociée avec les partenaires sociaux représente-t-elle déjà l'avenir de l'entreprise.

Prenons l'exemple d'une compagnie aérienne. Elle a déjà déterminé qu'à une escale correspond une partie de la valeur ajoutée dégagée par la ligne. A chaque escale, des opérations élémentaires sont nécessaires : dépôt du plan de vol, surveillance de l'avitaillement et du ravitaillement, contrôle des sécurités matérielles et humaines, embarquement des passagers et du fret, etc. La compagnie affecte un pourcentage de valeur ajoutée à chacune de ces opérations élémentaires. La règle est clairement qu'un salarié qui prend une responsabilité l'assume jusqu'à son terme et de façon satisfaisante. Dès lors, on ne s'étonne plus que, dans la compagnie aérienne américaine la plus profitable, l'embarquement des bagages et des passagers soit effectué par le personnel navigant. Ces personnes ont renoncé à une certaine segmentation des tâches en contrepartie de la sécurité de l'emploi liée à une entreprise profitable et aux avantages d'un actionnariat heureux.

Lors de la mise en place de la méthode, il est de bonne politique de proposer une rémunération variable aux salariés, en contrepartie de l'existence d'un indice de valeur ajoutée par personne ou par équipe. Dans un second temps, la direction prendra soin de compenser la nécessaire pression faite sur ceux des salariés dont les résultats sont au-dessous de l'objectif par des primes pour ceux des salariés dont les résultats sont supérieurs à l'objectif.

Quels avantages la direction générale de l'entreprise peut-elle attendre de cette réconciliation stratégique ?

Il y a bien sûr la simplicité de l'objectif proposé aux salariés, que ce soient des centres de profit, des équipes ou des individus. Une fois cet objectif négocié, les salariés se retrouvent maîtres du jeu. Il n'est plus question de leur imposer une organisation. Ce sont eux qui, librement, définissent l'organisation qui leur semble la plus efficace. Le rôle de l'encadrement devient maintenant de les aider à atteindre et à dépasser leur objectifs. Le pouvoir est à la première ligne et les cadres sont au service de leurs équipes.

Les équipes fonctionnent comme des micro-marchés. Le commercial confie les travaux aux chargés de production qui sont excellents, travaillant bien et acceptant des pourcentages de valeur ajoutée raisonnables. Inversement, les meilleurs chargés de production reçoivent beaucoup de propositions de travail et se trouvent donc en position de décliner celles qui leur semblent les moins intéressantes. Les rapports de force s'appliquent parfaitement dans le domaine transactionnel, c'est-à-dire que les salariés qui excellent dans leur performance et leur relationnel tiennent le haut du pavé et s'imposent au reste des équipiers.

Comme on l'a vu dans l'exemple de l'escale aérienne, la méthode proposée permet une recomposition permanente des tâches et des équipes afin de satisfaire le client le mieux possible et au moindre coût.

De nombreuses contraintes artificielles disparaissent. Les salariés ne viennent plus au bureau ou à l'atelier que pour générer de la valeur, vendre ou produire. Les inévitables travaux non productifs font l'objet d'un traitement particulier. Si, par exemple, une permanence est nécessaire, elle est maintenant partagée et coordonnée par l'ensemble des personnes qui l'assument. Ce système redonne une importante marge de liberté aux individus. Un salarié peut accepter une rémunération fixe moins importante, puisque celle-ci sera compensée par un objectif de résultats moindre et que tout dépassement de l’objectif fera l'objet d'un complément de rémunération. Il peut ainsi ajuster sa quantité de travail à ses besoins soit de rémunération soit de temps libre. Dans une organisation rigide, l'employeur arbitre entre les contraintes et les objectifs personnels et professionnels de chacun. Dans le système proposé, le salarié redevient responsable de cet arbitrage, dans la limite du respect de son objectif, c'est-à-dire de ses performances ramenées à sa rémunération fixe.

Enfin pour la direction générale de l'entreprise, c'est l'assurance que les exigences des actionnaires sont totalement pris en compte par l'ensemble des salariés qui ont été responsabilisés par ce système d'objectif unique.

J'allais succomber au syndrome de l'iceberg. Que fait-on quand un salarié a des résultats inférieurs à son objectifs ? Il reçoit un signal clair que cette situation ne peut pas perdurer. L'encadrement devra alors l'aider à identifier les causes de ses insuffisances et à y remédier par des solutions pertinentes : reprise d'une discipline de travail, amélioration des compétences, changement de poste, etc. comme dans toute entreprise disposant d'un système d'évaluation régulier de son personnel.

* * * * * * * * * * * *

ACCUEIL - REAGIR

  
   
© Copyright 1999-2009, Patrick Bord