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La balle et l'oeuf
Article paru dans La
Tribune du 11 Mars 1996 La rapide diminution des entraves au commerce
international transforme rapidement les économies de tous les pays
concernés, des plus avancés aux plus pauvres.
La rapide diminution des
entraves au commerce international transforme rapidement les économies de
tous les pays concernés, des plus avancés aux plus pauvres.
Il reste beaucoup à dire
sur les conséquences ultimes du libre-échangisme, mais on peut accepter
l'affirmation de ses partisans que l'ouverture des frontières accélère
l'économie en rendant ses acteurs plus efficaces dans le processus
mondial de création de la richesse. En effet, la concurrence oblige
chacun à constamment se dépasser pour limiter ses prix de revient et
satisfaire les marchés avec des solutions de qualité, plus séduisantes
et mieux adaptées aux besoins. L'économie libérale semble la fin des
situations acquises. Les monopoles, maintenant planétaires, se verraient
constamment grignotés par les millions de nouveaux candidats au succès.
Pour une
consistance des choix externes et internes
On peut raisonnablement
regretter que les gouvernements successifs de la France, ayant favorisé
l'émergence d'une Europe libérale, n'en aient pas tiré toutes les leçons
pour la structure économique de ce pays. L'apprentissage de l’économie
concurrentielle ne se fait pas en un jour ni sans quelques douloureux
ajustements. Le retarder jusqu'au moment où il deviendra inévitable
risque d'engendrer une restructuration profonde, en pleine crise sociale
et financière, sans marge de manœuvre et provoquant de nombreuses
victimes. Si cet exemple peut nous aider, la restructuration de l'économie
néo-zélandaise, menée avec consistance et persistance sur une dizaine
d'années, provoque les éloges de la majorité des économistes et semble
donner satisfaction à sa population.
Les
limites de la croissance économique
En ce qui concerne les
populations des pays dits avancés, je vois deux limites aux créations de
richesses supplémentaires induites par l'ouverture des marchés au niveau
planétaire.
La première limite est
qu'une économie mondiale qui tourne de plus en plus vite a tendance à
consommer de plus en plus de matières premières, de plus en plus rares,
pour les transformer en déchets et pollutions, de plus en plus
envahissantes.
Les précédentes révolutions
industrielles ont permis de définir trois niveaux de développement,
illustrés par : l'homme à pied, l'homme à bicyclette et l'homme en
automobile. Du point de vue de la consommation de matières premières —
et de la production de pollutions et déchets associés — on peut
simplifier en affirmant qu'il existe un facteur 10 de progression dans le
passage qui mène d'un niveau de développement au niveau supérieur. De
ce fait, on peut considérer comme négligeables les conséquences du
passage de l'homme à pied vers l'homme à bicyclette tandis qu'on doit
s'interroger sur le passage vers l'homme en automobile.
Les précédentes décennies
avaient autorisé chacune la transition d'environ 200 millions de
personnes vers l'état le plus développé. Mais notre décennie voit 2
milliards d'êtres humains se déclarer candidats à cette même
transition. Ces candidats ne sont pas seulement nos concurrents pour
produire mieux et moins cher, ils sont également nos concurrents pour
l'accès aux matières premières et la course à la pollution.
La seconde limite est que
l'ouverture des marchés modifie les règles économiques de façon
radicale et génère une nouvelle distribution des richesses.
En bas de l'échelle, les
exclus de l'évolution économique sont systématiquement rejetés par des
organisations qui ne trouvent pas à les employer pour un revenu décent.
Le nombre de ces exclus grandit avec plusieurs facteurs :
- L'accélération de
la transformation économique
- La protection accordée
par les Etats aux salariés, qui en renchérit le coût pour les
employeurs
- L'aide sociale apportée
par les Etats aux exclus, qui diminue leur motivation à s'adapter aux
nouvelles nécessités économiques.
Concernant les deux
derniers facteurs, on peut les résumer par une des golden rules
appréciée des gestionnaires anglo-saxons : "On obtient ce que l'on
rémunère." Un Etat qui rémunère l'inaction et qui ponctionne le
travail risque de générer de plus en plus d'inactifs et de moins en
moins de travailleurs.
En haut de l'échelle,
les élites susceptibles de réussir non pas au niveau national comme
auparavant, mais au niveau mondial, sur un marché global plusieurs
dizaines de fois plus grand que les marchés nationaux. L'avènement de
grandes fortunes à la Soros ou à la Bill Gates, exprimées en dizaines
de milliards de dollars, devient possible pour une minorité surdouée et
particulièrement adaptée à ces nouvelles conditions.
En ouvrant leurs frontières,
les Etats n'ont pas seulement accepté une concurrence entre leurs
facteurs économiques. Ils ont également accepté une concurrence entre
leurs politiques sociales et budgétaires. Un pays qui offre des
conditions de vie acceptables à ses exclus risque de voir affluer de
nombreux nouveaux "ayant droit", qui finiront par étouffer son
économie. Pour maintenir sa politique sociale, un tel pays devra mettre
en place une forte fiscalisation redistributrice, susceptible de faire
obstacle à l'émergence des élites, voire de les faire émigrer vers des
cieux plus cléments.
Quant aux classes
moyennes, celles qui vivent essentiellement du fruit de leur travail,
elles doivent observer avec anxiété la montée des pays où les rémunérations
du travail ne sont qu'une fraction des nôtres : 25$ l'heure de l'ingénieur
américain, 5$ l'heure de l'ingénieur polonais, 1$ l'heure de l'ingénieur
vietnamien. L'anticipation des évolutions ne mène-t-il pas vers un prix
de marché compris dans une fourchette beaucoup plus étroite, par exemple
entre 5 et 10 $ d'ici une dizaine d'années.
Ces observations ne
doivent pas casser la dynamique généreuse qui offre aux populations une
sortie de leur sous-développement, mais plutôt renforcer la conscience
des défis qui attendent les populations les plus développées.
L'accélération de l'économie
mondiale, avec ses effets sur notre propre économie, me fait inéluctablement
penser à un projectile se dirigeant vers la planète avec l'accélération
de la pesanteur. Le point d'impact me semble solide.
Et, depuis mon point de vue d'économiste
international, j'essaie d'identifier le projectile de notre économie :
est-ce une balle ? ou bien est-ce un œuf ?
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