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Japon : anatomie
d’une économie implosive
Cet article est paru dans
Les Echos du 9 Août 1995 et se voulait annonciateur de risques forts
d’implosion de l’économie japonaise. Depuis, la crise asiatique a
confirmé ce risque et les fragilités profondes du système économique
et social japonais. A relire pour se donner un éclairage sur les problèmes
actuels du Japon et ses raisons structurelles.
Observateur du Japon
depuis 1972*, j'ai souvent eu l'occasion de confirmer la vigueur et la
stabilité de son économie. Pourtant, l'évolution d'une série de
facteurs allant tous dans le même sens nous suggère que l'économie
japonaise est peut-être à la veille d'une implosion sans précédent
depuis 1929.
1. Les
bulles financières
Pas plus que la France,
le Japon n'a réglé son problème immobilier. Les créances douteuses des
banques sur cette seule activité sont estimées à quelque 500 milliards
de dollars et n'ont été provisionnées que pour un tiers. Les optimistes
prévoient que le problème se résoudra de lui-même avec la reprise. Les
pessimistes ajoutent à l'estimation ci-dessus les frais de portage, de
gestion et de perte de valeur potentielle de ces actifs supposés garantir
les créances. Dans ce second scénario, malheureusement trop probable, la
provision finale devrait se monter à 800 milliards de dollars.
La bulle des valeurs
mobilières, qui a fait perdre aux actions près de 60% de leur valeur
depuis le début de 1990, pèse également sur l'ensemble du système
financier. La chute des actions a gonflé un en-cours de créances
douteuses déjà conséquent. Elle a surtout fortement diminué les fonds
propres des banques qui détiennent un important portefeuille de valeurs
mobilières. L'Etat s'est livré à des achats massifs d'actions — on
cite le chiffre de 200 milliards de dollars — à travers les fonds d'épargne
qu'il contrôle. Malgré ces interventions musclées, de nombreux spécialistes
estiment que la bourse japonaise devrait continuer à chuter, les
fondamentaux des entreprises japonaises ne justifiant plus les multiples
de capitalisation qui sont encore les leurs aujourd'hui — de l'ordre de
50 à 60 contre 12 à 18 sur les marchés occidentaux.
Premier créancier du
monde, le Japon a régulièrement financé le déficit commercial de ses
partenaires en achetant leurs dettes, le plus souvent libellées dans
leurs devises nationales. Les gestionnaires de fonds qui ont conduit ces
opérations constatent maintenant l'effet du risque devises dans les
portefeuilles de leurs clients qui se retrouvent avec moins de yens qu'ils
n'y ont placé. La bulle devises est la troisième bulle financière du
Japon.
La quatrième bulle
pourrait être la bulle des taux. L'épargne japonaise, justement
suspicieuse à l'égard de l'immobilier, des actions et des devises étrangères,
ne trouve plus où se placer. Les banques ne servent d'ailleurs qu'un intérêt
négligeable. Mais, contrairement aux Etats-Unis, où les banques ont
pendant plusieurs années bénéficié d'un important écart entre les
taux encaissés et les taux versés, les banques japonaises n'ont pas les
moyens de payer des taux élevés aux entreprises. Sur les trois dernières
années, la rentabilité des entreprises sur leurs fonds propres a été
de 2,7% au Japon contre 18% aux Etats-Unis.
2. Les
bulles sociales
Dans un pays qui a vu sa
monnaie quadrupler par rapport au dollar en 20 ans, la pression à la
productivité est impressionnante. Tant que les partenaires du Japon
avaient des politiques économiques et des pratiques managériales pour le
moins imparfaites, l'appréciation du yen se justifiait. C'est beaucoup
moins le cas aujourd'hui. Le Japon devra accepter la hausse de sa devise
jusqu'au moment où il aura mis fin à son trop formidable excédent
commercial.
D'ici là, les
entreprises continueront de délocaliser massivement, avec les conséquences
que l'on imagine sur les cols bleus. Un nombre croissant d'entreprises
jouent sur la flexibilité du travail temporaire pour leurs activités
courantes et se mettent à afficher une politique de rémunération qui
respecte les prix "du marché ... mondial". Pourquoi payer une
heure de travail 30 dollars au Japon quand on la paie 30 cents au Vietnam
?
Leurs analyses
comparatives les amènent également à se poser des questions sur le
nombre de leurs cols blancs. La population des entreprises qui est affectée
à des tâches non productives (siège, administration, encadrement intermédiaire)
est de l'ordre de 30 à 35% au Japon contre 12% aux Etats-Unis. Les cols
blancs japonais qui lisent et entendent ces comparaisons quotidiennement
se posent des questions bien pertinentes sur leur avenir.
Pudiquement, les patrons
parlent de "redéploiement" de leur personnel. Entre les métiers
concurrencés par les pays à bas coût industriels, les sureffectifs
organisationnels et les postes pouvant être rationalisés, c'est 20 à
30% des emplois qui sont concernés. La menace qui pèse sur presque tous
les salariés n'encourage pas les habitudes dépensières.
3. L'étau
des contraintes
Une devise trop forte crée
une déflation sur l'ensemble des produits marchands. Cette baisse des
prix oblige les entreprises à se restructurer. Face à leur avenir
assombri, les salariés japonais épargnent sans investir. La déflation
n'incite d'ailleurs pas à la consommation, les ménages ayant conscience
que le prix de l'objet convoité sera moins cher demain qu'aujourd'hui.
Les comportements attentistes se multiplient.
Les épargnants, qui
observent que leur épargne ne génère ni plus-values ni rendement, sont
raisonnablement inquiets pour leur retraite et augmentent encore leur
effort d'épargne.
Les banques, acculées à
des ratios Cooke insuffisants si elles procédaient à un apurement
correct de leurs comptes, sont obligées de pratiquer des politiques
conservatrices en matière de prêts. Notamment vis-à-vis des nouvelles
entreprises que pourraient créer les salariés amenés à quitter les
entreprises. Elles ne peuvent ajouter des prêts à haut risque et à
marge faible à leur stock déjà élevé de créances douteuses. Et le
marché des prêts à la consommation reste désespérément marginal.
4. L'étincelle
de la déréglementation
Le modèle japonais est
construit sur un ensemble réglementaire bien ordonné et bien compris de
la population japonaise. Chacun à sa place fournit la prestation que l'on
attend de lui et est assuré d'une rémunération juste et croissante. Les
intérêts individuels sont subordonnés à l'intérêt collectif au sein
d'une grande politique consensuelle. On parle "du Japon".
Ces valeurs sont remises
en cause par plusieurs facteurs : le sentiment de fatigue et
d'accomplissement de la génération qui a rebâti le Japon, la satiété
de la génération suivante, les collusions entre l'argent et la
politique, le vieillissement de la population, le besoin d'une
reconnaissance individuelle. On peut ajouter les attaques américaines
contre ce qui fait le ciment du monolithe japonais. De plus en plus, on
parlera "des Japonais".
Quand on ne les a pas vécus,
il est difficile d'imaginer l'ensemble des comportements individuels qui
servent l'intérêt général. En ayant l'obligation d'ouvrir ses marchés,
le Japon doit déréglementer. Les Japonais n'auront pas d'autres choix
que d'appliquer ces comportements qui sont bons pour eux personnellement
plutôt que pour leur pays collectivement. Les bases morales et
organisationnelles du Japon en seront profondément transformées.
Soudainement mises en
concurrence par la déréglementation, de nombreuses entreprises devront
diminuer leurs effectifs avec une magnitude susceptible de nous
surprendre. L'ensemble du secteur financier risque d'être le plus touché.
La baisse de la consommation pourrait être brutale. L'excédent japonais
n'en serait que plus important.
Quand il en a le plus
besoin, le Japon ne trouve plus de pilote pour gérer sa transformation économique.
Le parti au pouvoir depuis 1945 a perdu la confiance du peuple et ne
trouve pas son second souffle. Les autres partis sont nombreux et
d'opinions trop différentes pour gouverner ensemble. Un nombre croissant
de Japonais vont chercher refuge dans les nombreuses sectes qui les y
invitent.
En l'absence d'une
politique nationale volontaire, quels épargnants souhaiteront financer
l'excédent commercial et prendre le risque de voir fondre leur patrimoine
placé en devises faibles ? Sans ce financement, le yen n'est-il pas mécaniquement
obligé de s'apprécier sans autre limite que l'arrivée d'une importante
crise économique au Japon?
5. La
crise peut-elle être évitée ?
L'administration
japonaise est le garant de la continuité de la politique menée depuis la
Guerre. Une inflexion est donc peu probable, sauf peut-être en cas de
crise grave. Une telle crise pourrait seule mettre en cause une politique
économique qui a fait du Japon le pays le plus riche du monde. A 84 yen
pour un dollar, le PNB japonais n'est plus qu'à 10% du PNB américain.
Des économistes préconisent
pour le Japon une nouvelle politique économique, vaguement keynesienne :
un doigt de déficit budgétaire, deux doigts d'inflation et trois doigts
de protection sociale par redistribution, le tout versé dans un récipient
préalablement apuré de ses artifices comptables et correctement déréglementé.
L'appuration des
artifices comptables permet de remettre les compteurs à zéro. Le spectre
d'une forte dévaluation des actifs s'éloigne. L'argent de l'épargne
peut alors se réinvestir dans l'économie vraie.
La déréglementation
permet aux entreprises de se redéployer en fonction de nouvelles règles
du jeu claires et d'objectifs partagés.
La redistribution sociale
conforte les ménages inquiets pour leur avenir et leur permet de
continuer à consommer en fonction d'un avenir moins incertain.
L'inflation écarte les
spéculateurs des positions longues en yens mal rénumérés. Par
ailleurs, elle défavorise l'épargne, favorise l'endettement et la
consommation.
Le déficit budgétaire
serait consacré à la relance de l'économie par les grands travaux, la
redistribution sociale et la constitution d'une économie parallèle à
but non lucratif, pour apporter un peu de bien être aux plus démunis.
6. Quel
avenir pour les devises ?
En l'absence d'une crise
grave qui recevrait une réponse appropriée de la part d'un Etat que l'on
souhaite fort, que peut-on prévoir pour l'évolution des devises ?
La volatilité des
changes sera d'autant plus douloureuse pour les économies que celles-ci
sont plus interdépendantes. Selon l'interprétation qui sera faite par
les marchés de la prochaine crise commerciale, économique, sociale,
politique ou géologique, le yen peut s'envoler avant de reperdre une
partie de son gain ou s'effondrer avant de regagner une partie de ses
pertes.
Les marchés financiers
feront la distinction entre les devises fortes et les devises faibles. Ils
prendront la vraie dimension des écarts d'évolutions et appliqueront
probablement des écarts de taux de dimension équivalente. Ce qui
signifie que les grands emprunteurs devront probablement accepter de
s'endetter en devises fortes à des taux faibles ou en devises faibles à
des taux élevés. Rien de tout cela n'est bien nouveau, sauf si on
accepte de considérer la radicalisation des écarts entre les taux d'intérêts,
écarts qui devraient être de l'ordre de 10% entre le franc et le yen et
de l'ordre de 11% entre le dollar et le yen si l'on s'en tient aux évolutions
moyennes des 20 dernières années !
Les marchés financiers rémunéreraient
enfin la vertu à son juste prix.
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