Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

   
Gouvernance : Sortir les cadavres des placards

Les marchés financiers n'hésitent pas à sanctionner durement le manque de transparence, notamment quand l'entreprise dissimule des risques financiers, contractuels, juridiques, environnementaux ou physiques. Et si les Conseils d'Administration avaient les moyens d'en faire autant vis-à-vis des responsables?
Le 21 Octobre 2002


Concernant la transparence des entreprises, les conseils d'administration devront-ils agir comme les marchés financiers ?

Le 11 Septembre marquait un tournant dans l'histoire du terrorisme par l'ampleur du projet mené à bien par Al-Qaïda. Et l'affaire Enron a été son équivalent dans le changement de perception qu'ont les marchés financiers sur la sincérité des comptes des entreprises.

L'Amérique, plus ou moins appuyée par ses alliés, est donc en guerre contre deux fléaux de ce début de siècle. Entre temps, la prudence et la méfiance sont les nouveaux mots d'ordre tant des pouvoirs publics que des citoyens qui se sentent concernés.

Ce qui est en cause dans le cas du terrorisme financier, c'est l'ignorance qu'ont les marchés d'un certain nombre de facteurs susceptibles de modifier considérablement la situation d'une entreprise : nous découvrons tous les jours que telle entreprise avait donné une caution qui est maintenant appelée, telle autre avait accepté une petite clause de remboursement au cas où sa note serait dégradée, une troisième n'a pas commencé à provisionner une créance pourtant devenue douteuse depuis plusieurs trimestres et une quatrième découvre un litige vieux de plusieurs années mais dans lequel l'arbitre vient de lui donner tort. Il existe d'autres types de risques physiques, fiscaux ou environnementaux tout aussi importants (cf. les provisions à constituer à l'égard de l'amiante) et qui ne sont connus par l'ensemble de la communauté financière que quand ils sont irrémédiables. Nous constatons parfois que des risques sont connus, mais sont fortement minimisés par les responsables à qui la hiérarchie et la communauté financière accordent leur confiance. Enfin, la dissimulation peut toucher des appréciations comptables évidentes, comme la nécessaire dépréciation d'un important actif de production maintenant inutilisé parce que devenu obsolète.

Les administrateurs sont au service de l'ensemble des actionnaires et donc, dans le cas de sociétés cotées, répondent de leurs responsabilités devant la communauté financière dans son ensemble. Ils font un travail remarquable, compte tenu de l'étendue de leurs responsabilités, des faibles moyens qui leurs sont consentis et d'une rémunération tout compte fait marginale pour la plupart d'entre eux. Il n'est donc pas surprenant que nous ayons assisté cet été à la démission d'administrateurs fortunés et soudain inquiets des reproches qui pourraient leur être faits par les actionnaires des entreprises au conseil desquels ils siègent.

Toute réflexion sur la gouvernance des entreprises -- et l'amélioration de son efficacité -- devrait passer plus par les moyens donnés aux administrateurs que sur leur recrutement  -- il en existe peu de mauvais --, sur l'accroissement de leurs responsabilités -- déjà importantes dans la loi -- ou sur la réévaluation de leurs jetons de présence.

Nos entreprises, pas seulement celles qui sont cotées, recèlent de nombreux "cadavres" dans leurs placards, à plusieurs échelons de la hiérarchie. Les causes de ces vices cachés sont diverses et on n'y remédiera pas facilement : peur d'une sanction immédiate par rapport à l'aléa d'une sanction reportée dans l'avenir, incertitudes liées à des restructurations permanentes dans l'entreprise, avidité née des promesses de primes, bonus et autres stock-options, facilités offertes par les nouveaux montages juridiques et financiers, relative clémence des instances judiciaires, etc. Le fait que le pire n'est pas certain, que l'on peut souvent cacher un problème existant par un autre plus important (cas de la Banque Baring à Singapour) ou que l'on sera probablement à un autre poste quand l'affaire explosera, explique également nombre de dissimulations individuelles.

Commissaires aux comptes ou comités d'audit, chacun avoue que les limites de son travail se trouve dans la qualité des informations fournies par l'exécutif, c'est à dire par chacun des opérationnels concernés. Sans information saine, pas de diagnostic pertinent et donc pas de remède efficace. De nouvelles dispositions prévoient bien que les administrateurs aient un accès direct à des cadres pertinents de l'entreprise, notamment les auditeurs internes, mais nous voyons bien que le temps leur manquera pour rechercher les faits que les opérationnels du terrain cherchent à leur dissimuler.

Au moment où le gouvernement se penche sur de nouvelles règles de gouvernance, nous formulons deux suggestions :

1. Permettre à un Conseil d'Administration (un comité d'audit ou un comité des risques) de lancer régulièrement une opération "Sortons les cadavres des placards". Les moyens seraient données au Conseil d'exiger que lui soient fournies toutes les causes significatives de risques identifiés avec les éléments d'appréciation sincère de leur occurrence et de leurs conséquences. Le Conseil aurait notamment les moyens d'appliquer des sanctions largement différenciées pour les risques déclarés par rapport à ceux qui ne l'ont pas été, afin d'inciter à la plus grande transparence. Il pourrait également exiger de participer à certains des travaux de la "Direction de Gestion du Risque" que chaque entreprise devrait avoir.

Dans ce qui précède, un "cadavre" est une situation non déjà exposée, ou insuffisamment, et susceptible d'avoir des conséquences importantes sur l'appréciation de l'entreprise comme sur la responsabilité de ses dirigeants et de son Conseil.

2. Encourager la pratique de "garantie de passif managériale". Il s'agirait d'imposer au responsable partant une clause analogue à celle qu'imposent les acheteurs d'une entreprise au vendeur. Le gestionnaire se verrait contraint, au titre de son contrat, à laisser une partie de ses rémunérations et/ou de ses primes de départ en garantie de possibles problèmes qu'il aurait contribué, activement ou passivement, à dissimuler. Ces sommes seraient amorties et remboursées selon un échéancier prévu lors de la prise de fonction et revu à chaque changement dans la rémunération.

Alors, les Conseils d'Administration se comporteraient vis-à-vis des responsables opérationnels comme le font déjà les marchés financiers à l'égard des entreprises : en sanctionnant beaucoup plus fortement le cours des entreprises qui n'exposent leurs risques que quand il est trop tard, et en prenant des garanties sur le passif possiblement dissimulé par l'ancien actionnaire au nouveau.

Avec ces deux outils en place, dans la loi ou dans les statuts, la notion de responsabilité des administrateurs reprend toute son importance et la sanction prévue dans les textes peut devenir effective. Et c'est parce que les administrateurs deviendront responsables qu'ils deviendront libres (au sens du mot américain "independent") d'exprimer leur opinion et leurs réserves à l'égard des procédures et stratégies de l'entreprise.

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