Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

   
Les nouveaux enjeux de la présence française au Japon

Après avoir convaincu les Japonais de leur compétence et de leur efficacité, il devient urgent que les Français les séduisent. Mars 2001.


Ce week-end dernier, la France gagne 5 à 0 dans sa rencontre amicale de football contre le Japon. Quelques mois auparavant à Sidney, David Douillet avait gagné la médaille d'or olympique dans un match très contesté contre le finaliste nippon. Quoi de si amical dans ces compétitions où la victoire est écrasante ou contestée ?

Il en est de même dans le domaine économique.

Renault a délégué son gestionnaire de choc pour sauver et remonter Nissan. Jamais un étranger, actionnaire ou manager, avait été admis à autant de responsabilités au sein d'une grande firme nippone, encore moins pour lui administrer une potion aussi amère. On imagine l'ambiguïté des sentiments de la population entre le sauvetage d'un fleuron de l'industrie et le prix à payer en abandonnant ce fleuron à un étranger qui le déleste de quelques milliers d'emplois. Le résultat est là : Renault semble gagner son pari et Nissan distribuera prochainement ses premiers dividendes depuis de trop nombreuses années.

Quelques mois plus tard, c'est Carrefour qui entre au Japon en bousculant le modèle japonais de la grande distribution. Dès son projet connu, un puissant lobbying local va chercher à en démontrer l'impossibilité. Carrefour doit successivement surmonter les réticences des grands establishments du foncier, de la finance, de la distribution et des media. Ces derniers, en particulier, ont fait monter le suspense sur l'issue de ce premier hypermarché japonais jusqu'à son lancement. Dès le premier mois, Carrefour a vendu beaucoup plus de marchandise qu'il avait prévu et ouvrira prochainement d'autres hypermarchés.

Entre les deux, les institutions financières françaises se sont implantées pour collecter et gérer l'épargne japonaise, laquelle est la première du monde tant par son importance que par l'impossibilité d'en faire quoi que ce soit dans sa monnaie nationale. Elles prospéreront peut-être face à des acteurs ayant déçu les partenaires qui leur ont fait confiance. Les marchés de la gestion de l'épargne japonaise sont considérables et les enjeux sont essentiels, tant pour les épargnants que pour les entreprises que leurs fonds irrigueront.

Dans le sillage de ces grands acteurs, des dizaines d'entreprises s'engouffrent en profitant d'une opportunité particulière sur un marché que l'on dit atteint de déprime et de sinistrose. Les opportunités sont d'autant plus nombreuses que la population est encore riche, la monnaie élevée, des secteurs entiers sont déstabilisés et prêts à envisager des coopérations internationales pour mieux s'en sortir.

La France conquérante est en marche dans un pays qui lui avait porté la première estocade dans les années 70 et garde encore avec elle un lourd excédent commercial. Au fil de ces années, les relations franco-japonaises sont progressivement passées de la confrontation à l'estime et à la coopération.

En 1999 et probablement en 2000, la France aura été le premier investisseur dans l'Archipel. Auparavant, les industriels japonais se sont implantés dans toutes nos régions, de Bayonne à Strasbourg et de Sophia Antipolis à Rennes. Ils ont racheté Dunlop à Montluçon et viennent de créer une magnifique usine de montage automobile à Valenciennes. Les financiers ont eu leur heure de gloire à Paris. DoCoMo, première capitalisation de l'Archipel, s'intéresse maintenant à notre marché des télécommunications et de l'Internet mobile.

Ces grandes manœuvres d'interpénétration réciproques sont naturelles, saines et bien dans l'évolution actuelle de l'économie mondiale. Elles ne sont pas sans poser quelques problèmes de friction : il suffit de se remémorer notre agacement face à l'invasion commerciale japonaise dans les années 80 (notre première ministre de l'époque) et les manifestations plus récentes face à une restauration rapide venue d'outre-Atlantique.

Avec la globalisation, le nationalisme est amené à s'estomper, mais il est encore soutenu par trop de manifestations symboliques comme il s'en passe sur les stades et les salles de sport. Il est plus important de nous souvenir que l'internationalisation consiste à générer des revenus en servant des clients locaux le mieux possible. Les groupes qui s'exportent le plus efficacement sont ceux qui font le mieux oublier leur origine géographique, tout en restant fidèle à leur culture d'entreprise.

Il est normal qu'enfin les entreprises françaises s'intéressent à la seconde économie du monde, aussi forte que le reste de la zone Asie-Pacifique ou que le trio composé de la France, l'Allemagne et l'Angleterre. Et il est stratégiquement astucieux de le faire quand le Japon a le plus besoin d'elles, pour affronter sa propre crise morale et managériale. Personne ne doute que, grâce à leurs ressources personnelles et matérielles, les Japonais surmonteront cette crise qui dure depuis maintenant plus de 10 ans. La concurrence sur leur marché aura alors encore une fois changé de nature et ils se souviendront des circonstances de notre arrivée.

Les Français commencent véritablement à convaincre au Japon. La prochaine étape sera de séduire, afin que la population ne voie pas dans nos succès une conquête indésirable et subie, mais un partage de compétences, d'engagement et la mise à leur disposition du meilleur de nous-mêmes. Après avoir déployé des trésors de compétence et d'ingéniosité pour nous implanter, déployons maintenant des trésors de charme et d'empathie pour nous faire totalement accepter.

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