Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

  
Le paradoxe de l'Euro

Cet article, paru dans La Tribune du 8 Juin 2000, présente une thèse selon laquelle la faiblesse relative de l'Euro est liée à l'absence d'importants déficits commerciaux ou budgétaires. Juin 2000.


La faiblesse de la monnaie unique par rapport au dollar américain et au yen laisse beaucoup d’économistes perplexes, mais également des observateurs politiques et sociétaux.

Que n’a-t-on dit sur l’incapacité des dirigeants de la BCE à définir une juste ligne de conduite, servie par une communication sans faille ? Se pourrait-il que des personnes puissent à la fois être décriées pour leur médiocrité et avoir un tel pouvoir sur les marchés financiers, seulement supposés juger de la qualité de l’économie sous-jacente ?

Que n’a-t-on dénoncé l’incapacité des Européens à faire une Europe politique avant de faire une monnaie commune ? A nouveau, nous nous étonnons que des investisseurs traditionnellement libéraux en viennent à des analyses qui non seulement mêlent les genres mais, et surtout, se montrent terriblement impertinentes.

L’élargissement de l’Europe est-il en cause ? Pourtant, les règles fondatrices de la monnaie unique semblent bonnes et s’appliqueront à tous. Et les pays pris en considération ont plutôt un avenir économique radieux au sein de l’Europe, comme en témoignent des pays entrés tardivement.

On peut jouer la vigueur de l’économie américaine, qui arrive cependant en fin de cycle par rapport à l’Europe, mais alors le yen serait totalement déconnecté d’une conjoncture languissante, voire totalement plombée…

Et j’ai bien aimé la thèse selon laquelle des non-résidents joueraient une immense partie d’Euro Carry Trade, s’endettant à bas taux en euros pour prêter à taux plus élevé en dollars. Ils profitent ainsi à la fois de la différence de taux et du gain de change tant que l’euro baisse par rapport au dollar.

Je suis resté indifférent au sort relatif de l’euro : chacun peut trouver des opportunités dans sa hausse comme dans sa baisse. Jusqu’au moment où un ami m’a chuchoté une thèse qui commence à circuler et me semble crédible.

Le Japon connaît un exceptionnel déficit budgétaire, avec une dette cumulée qui dépasse de beaucoup une année de PIB. Ces comptes sont conservateurs et n’incorporent probablement pas de nombreux engagements comme les provisions pour retraites des secteurs publics ou des garanties financières destinées à soutenir des entreprises en difficulté. Traditionnellement, quand une entreprise dépose son bilan au Japon, il n’est pas rare que l’on découvre une dette nettement supérieure à ce qui était affiché dans les comptes. Pourquoi en irait-il différemment des organismes publics ?

Heureusement, l’épargne japonaise est toujours exceptionnellement élevée et a financé cette dette à ce jour. Mais le gouvernement, quelque peu pris à contre-pied de ses prévisions optimistes, a dû avouer que l’économie aurait besoin d’encore quelques infusions de liquidités pour ne pas retomber dans l’atonie des années 90. Ce qui signifie une nouvelle augmentation du déficit et de l’endettement publics.

Les Etats-Unis connaissent un exceptionnel déficit de leur balance courante. Pour le dernier mois connu, il s’agit de 30 milliards de dollars, soit 360 milliards en année pleine. On peut sans peine rapprocher ce déficit de l’endettement moyen des ménages américains, également supérieur à une année de revenus.

Traditionnellement, c’est aussi l’épargne japonaise qui finance une partie du déficit commercial américain. Dans les années 80, c’était un devoir national, pour soutenir l’économie conquérante. Dans les années 90 c’est devenu une nécessité pour s’assurer des revenus, car les placements en yen ne rapportent quasiment rien.

L’évolution de ces deux déficits commence à mettre en concurrence deux emprunteurs pays qui, par les lois du marché, contribuent ainsi à faire monter leur monnaie nationale : naturellement pour les américains par le biais des taux d’intérêt et artificiellement pour les Japonais par des considérations sur les taux d’intérêt à venir, qui seraient en nette augmentation par rapport à ceux d’aujourd’hui.

Notons que si les taux venaient à monter sur le yen, le service de la dette publique pourrait rapidement devenir insupportable. Pour cette raison et également à cause du surendettement des entreprises, l’économie japonaise semble plombée pour quelque temps encore et l’Etat devra continuer à faire ce qu’il faut pour garder les taux proches de zéro.

L’Europe, pour sa part, n’a rien à faire dans cette compétition entre emprunteurs puisque ses déficits publics sont contenus et que sa balance courante est plutôt excédentaire. Selon cette thèse, c’est seulement par absence de faiblesse notoire de l’économie européenne que sa monnaie est faible.

Ceux qui accorderont quelque crédit à cette thèse peuvent redouter une crise de volatilité extrême. Car les déficits dénoncés ici, loin de se combler, se creusent un peu plus chaque trimestre. Ils sont moteurs de la hausse des monnaies qui les alimentent, laquelle en retour les aggrave également : la valeur actuelle du yen et du dollar contribuent chacune à renforcer un déficit national.

Pour le Japon, un yen fort est un frein à la reprise économique. Il oblige le gouvernement à poursuivre son déficit budgétaire. Il ne contribue pas à la diminution de l’excédent commercial parce que l’anémie de la consommation est un trop sérieux frein aux importations.

Pour les Etats-Unis, un dollar fort renchérit le prix des produits exportés et leur donne un handicap dans un environnement concurrentiel global. Il est également susceptible de générer d’importantes capacités de production à l’extérieur du pays par voie de délocalisation, accentuant un phénomène de " hollowing out " (diminution de la production industrielle locale). Ces investissements productifs sont moins chers exprimés en dollars et ils arrivent dans des pays où les coûts de production sont également moins chers exprimés en dollars. Mais ils ont des effets négatifs sur la balance courante à plus long terme que les simples flux concurrentiels.

L’histoire économique montre que l’on n’échappe à ces excès que par d’autres excès correctifs et généralement rapides. Il y a quelques mois, il fallait 150 yens pour faire un dollar. Sous la présidence de Richard Nixon, le dollar était monté jusqu’à 10 francs avant de retomber en quelques semaines à moins de 5 francs. L’agitation financière actuelle semble être dans une de ces périodes où l’optimisme collectif interdit qu’on le contredise avant qu’il ne soit trop tard.

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